fbpx

Meero la promesse d’une licorne qui va détruire la photographie ?

31 août 2019

Meero la première licorne de la photographie

Meero, cette marque française à consonance anglo-saxonne souhaite « disrupter » le monde la photographie selon son CEO Thomas Rebaud. Mais cela ne sera pas sans conséquence que ce soit pour les photographes ou bien les clients.

Meero est une entreprise française, mais est surtout connue depuis quelques mois pour être la sixième Licorne aux côtés de Blabla-Car, OVH ou encore Doctolib. Cette entreprise sert de plate-forme de mise en relation entre les photographes et les entreprises. Selon les dires de son PDG, elle déchargera les photographes de tâches « barbantes » et non nécessaires pour la réalisation des shootings, elle s’occupe de tout de la mise en relation avec le client jusqu’à la comptabilité. Un modèle éprouvé déjà dans le milieu des VTC avec Uber ou bien encore dans la livraison de repas à domicile avec Deliveroo.

Cette présentation de l’entreprise faîte on va en revenir aux faits. Pourquoi Merro fait grincer des dents auprès des photographes depuis sa levée de fond énorme de 250 millions de dollars en juin dernier ? Mais surtout pour quoi ?

Pourquoi Meero, une entreprise qui se focalise sur la photographie, un marché soi-disant saturé et quasi en crise selon certains au vu de l’offre actuelle, effectue une levée de fond record ?

La stratégie de Meero pour les cinq prochaines années est simple, après avoir investi le marché de la photo d’entreprise culinaire et immobilière, attaquer le monde du particulier et surtout cibler en priorité le Mariage.

Mais pourquoi le monde du mariage qui lui aussi n’est soi-disant plus à la mode, ne fonctionne plus ? On nous aurait menti ?

Depuis quelques années les chiffres du nombre de mariages étaient en baisse en France, mais 2018 marque une inversion de cette courbe avec un regain. Oui les couples sont de nouveau intéressés par les mariages, car en 2018 ce ne sont pas moins de 235 000 couples qui se sont dit oui, soit 644 mariages par jour. Et l’année 2019 serait elle aussi une année de hausse.

Un marché donc qui regagne ses lettres de noblesse et qui présente surtout un business intéressant auprès du grand public. On peut le noter avec les quelques émissions de télé-réalité comme « 4 mariages 1 lune de miel », « La plus belle Robe » ou bien encore « Marié au premier regard », les Français croient donc de nouveau à l’amour ! Et c’est là que Meero arrive avec ses gros sabots : un potentiel de 50 000 photographes inscrit sur la plate-forme. Avec son armée l’entreprise compte inonder le marché avec une offre clé en main pour les particuliers et ainsi créer un nouveau business qui manquait dans l’industrie selon eux.

Ce constat fait j’ai donc décidé d’aller chercher des témoignages d’abord dans le cœur de métier de l’entreprise qui est l’immobilier et le culinaire avec des grands noms comme AlloResto, AirBnB, Ubereats ou encore Booking.

Du côté des photographes après avoir parlé à Jérémy (le prénom a été modifié) photographe d’immobilier depuis quelques années, il m’explique que chaque prestation effectuée par le biais de Meero est facturée 30 à 40 euros pour un shooting de 10 à 15 photos entre 1h et 1h30. Mais dans ces 30 euros il n’y a aucuns frais de déplacement pour se rendre à l’agence récupérer les clés du bien, allez sur place et bien évidemment les rendre à l’agence.

En moyenne sur la vingtaine de shooting qu’il a pu effectuer, il passe 35 minutes dans les déplacements sans compter l’organisation du shooting en amont. Mais à 30 euros le shooting immobilier et pour espérer en tirer un salaire correct, il faudrait avoir un rythme de 5 à 6 shootings par jour avec autant de déplacement à prévoir (qui prendront plus de 35 minutes pour aller d’une agence à l’autre et d’un bien à l’autre). Là où les spécialistes de la photo immobilière factureront en moyenne 150 euros par shooting.

Mais pour le CEO de Meero le prix est justifié par le fait que le photographe n’a aucune photo à retoucher et se concentre sur son shooting avec un cahier des charges très strict dans le but de respecter une cohérence photographique pour les marques.

Du côté des professionnels les grosses marques ne souhaitant pas répondre à mes demandes j’ai dû me tourner sur des entreprises plus petites qui ont ou qui travaillent avec Meero pour savoir ce qu’ils pensent de la plate-forme. Beaucoup reste satisfait de la réactivité, de l’identité visuelle qui reste la même de photo en photo et surtout des prix dans le marché. Oui dans le marché, car Meero rémunère peut-être ses photographes 30 euros, mais le service est lui vendu dans les prix du marché.

D’autres entreprises m’ont signalé qu’elles ne voulaient plus travailler avec Meero, car il était très compliqué d’avoir une personne qui maîtrise le domaine dans lequel ils sont présents, qu’à chaque nouvelle prestation avoir une nouvelle tête qui n’est pas forcément expérimentée n’est pas ce qu’ils souhaitent.

Le vrai souci de Meero pour le moment du côté des pros n’est pas le prix, mais bien le suivi commercial et technique qui par le fait d’avoir des photographes peu payés fait que ceux-ci restent présents très peu de temps sur la plate-forme et ne sont pas toujours les mêmes à se rendre chez les clients. L’effet d’Uberisation…

L’arrivée de Meero chez les particuliers et plus particulièrement dans le mariage ne devrait donc pas poser ce problème pour un évènement normalement unique.

J’ai donc décidé cette fois de me faire passer pour un futur marié en quête d’un photographe. Je commence ma recherche comme tout couple désireux de réserver son prestataire par le biais de Google. Ma requête est simple « photographe de mariage Saint-Étienne ». On sent tout de suite l’effet levé de fond, car les campagnes Adwords de Meero sont énormément présentes. On en conclu que cet argent sert en partie pour la campagne publicitaire sur ce milieu.

Dès qu’on voit cette annonce, on nous vante les talents des photographes de la plateforme (qui a effectué un recrutement de spécialiste depuis le début d’année bien avant sa levée de fond), une livraison des photos en 2 semaines et surtout 20 000 mariés satisfaits. J’écris cet article en août 2019, la levée de fond a eu lieu en juin 2019 et Meero nous parle du marché des particuliers que depuis 4 mois. Je me dis donc que cela est sûrement dû au fait que la plateforme est aussi présente dans d’autres pays… cela est bien vrai, mais seulement pour les entreprises. Nous serions donc face à un mensonge marketing ?

Dans ma mentalité de client en quête du meilleur service possible, cela me rassure ! Je vais donc remplis le formulaire de rappel pour avoir un rendez-vous téléphonique avec une commerciale qui me présentera les offres.

Mince déjà nous passons de 20 000 mariés à 200… Bon tant pis je veux profiter de cette offre de lancement avant qu’il soit trop tard pour couvrir la journée de mon mariage. Là aussi c’est très simple un formulaire basique pour être recontacté :

Le rendez-pris avec Jade Hill qui sera ma commerciale pour le suivi de mon mariage le 30 mai 2020 ! Parfait comme on dirait avoir une personne qui s’occupe de nous est un plus. Après quelques recherches c’est bien une personne travaillant chez Meero depuis octobre 2018 et en plus avec de l’expérience dans le milieu audiovisuel et photographique ! C’est donc une personne qui va savoir de quoi elle parle et pourra répondre à mes questions.

Le rendez-vous téléphonique

L’heure du rendez-vous arrive, il va être temps de me mettre dans la peau d’un futur marié (sans future femme qui plus est) pour essayer d’avoir un maximum d’information. Le rendez-vous commence d’une façon classique avec la présentation de Meero qui travaille apparemment avec des grands groupes français comme L’Oréal. Pendant cette présentation l’insistance est de mise sur le made in France.

Une fois les informations données pour mon mariage, Jade passe à la présentation de l’offre unique de Meero. Une offre à 1200 euros qui comprend jusqu’à 12 heures de reportage, un Album photo imprimé par un partenaire de Meero et 300 photos numériques. Forcément je me mets dans la peau du client chiant et demande si je veux plus de 300 photos ? Et bien ce sera un supplément à payer, ainsi que les tirages papier chez le même partenaire d’impression.

Hésitant aussi sur la couverture photo de mon mariage je ne savais si je devais inclure la soirée dans celui-ci, mais on me dit au téléphone que les 1200 euros couvrent jusqu’à 12h donc je n’aurais pas d’offres sur mesures ou moins cher… tant pis ! Une vague envie de couvrir le brunch du lendemain ? Et bien l’offre en option est de l’ordre 150 euros l’heure supplémentaire.

Parfait les informations que j’ai réussi à avoir me conviennent, mais j’apprends aussi des choses intéressantes. La première chose est que Meero rémunère plus cher ses photographes que les 1200 euros initiaux et que je pourrais avoir un photographe de partout en France donc autant de Paris que de Marseille, mais pas d’inquiétude ils prennent en charge le déplacement et l’hébergement.

Donc mon mariage dans la Loire me reviendra à 1200 euros, mais le photographe potentiellement serait payé 1500 euros + frais de déplacement. Des arguments qui feront mouche pour pas mal de couples désireux de contenir leur budget et de s’assurer d’avoir le meilleur photographe pour ce jour J. Seulement voilà comment payer plus cher une personne que le coût de la prestation ? Cela s’appelle de la vente à perte et n’est pas autorisé en France. Bizarre pour une société française et bien implantée dans notre paysage !

Dernière question avant de raccrocher, je signale que je suis très attaché au « local » de ma région et souhaiterait quand même avoir un photographe d’ici. Cela semble compliqué pour le moment, car l’offre est à ses débuts et le recrutement ne fait que commencer. Mais en fonction de l’échange téléphonique sur mon désir de photo naturelle, Jade va me faire suivre le portfolio de quatre photographes que je pourrais choisir… et surtout contacté pour en savoir plus sur les pratiques en coulisse de Meero.

Quelques jours après cet appel je reçois donc le mail de Jade qui me confirme les informations divulguées au téléphone avec un portfolio de photographe 2019:

Pour protéger l’identité des photographe je ne divulguerai aucun nom, mais Meero en fait de même je ne possède dans le portfolio que 11 photos de chaque photographe avec le prénom suivi de la première lettre de leur nom et le leur localisation. Le travail va donc passer par la case Google pour trouver ces photographes et avoir quelques témoignages sur leur fonctionnement avec Meero.

Quelques minutes de recherche plus tard je tombe sur un certain Julien de Juvisy avec qui je vois des photos qui concorde avec le couple présenté dans le portfolio. Je m’empresse donc de le contacter pour en savoir plus sur les échanges qu’il peut avoir avec l’entreprise et surtout si il a déjà effectué des mariages avec la plateforme en question.

 

Une IA mais quelle est donc son mystère ?

Le point le plus important que je n’ai pas abordé encore avec Meero est son IA capable de retoucher les photos sans que le photographe intervienne sur cette étape que ce soit donc en B To B ou bien en mariage. Mais là aussi cela paraît louche voir très louche. La french-Tech est peut-être de plus en plus novateur dans la R et D, mais Adobe présent depuis plus de 30 ans dans le milieu audiovisuel n’a pas encore réussi à mettre au point une IA de cet acabit… Alors Meero qui n’était pas encore une licorne et dès son lancement aurait réussi cet exploit… Comme il faut, souvent doutez des choses et étant dans la technique photographique on se rend vite compte après avoir échangé avec plusieurs agences immobilières que l’IA applique du HDR sur les photos immobilières (en fonction bien sûr de respecter le cahier des charges strict imposé par Meero pour que cette IA puisse faire le maximum sans intervention humaine).

Pour le mariage par contre cela sera bien différent, car l’IA n’est adaptée qu’a plusieurs types de retouche automatisée qui restent le culinaire et l’immobilier. Mais pas de panique, Meero possède plusieurs bureaux dans le monde entier entre New York et Bangalore. Et c’est justement ce bureau de Bangalore qui va nous intéresser pour la suite de l’enquête. Entre janvier 2019 et mars 2019, Meero a ouvert des agences à Tokyo et Bangalore. L’Inde quel beau pays… surtout réputée chez les photographes pour de la retouche à bas coût… Meero s’installe donc en Inde dans le but de toucher un marcher de plus d’un milliard de clients.

Mais en cherchant un peu plus sur Internet, j’observe des offres d’emplois pour ce nouveau bureau de Bangalore. Mais des offres d’emplois assez bizarres pour une entreprise qui possède une IA surdéveloppée pour la retouche :

Des « retoucheurs » photo spécialisés dans la postproduction, rien d’anormal l’IA n’étant jamais parfaite cela n’est pas choquant il faut repasser sur certaines. Mais les annonces détaillées des offres d’emploi sont plus explicite que la présentation classique de l’entreprise (voici quelques exemples de plusieurs offres qui en fonction du lieu de recrutement vont différer sur les missions).

En Inde ce sera des retouches food, immobilières, lifestyle et Packshoot:

A Paris on axe le recrutement sur la photo de nourriture (UberEATS, Deliveroo au niveau national en contrat sachant que Deliveroo passe par Kodakit sur certaines villes, oui Kodak l’ancêtre de la photo qui a lancé un Meero international sur le marché Chinois et Britannique bien avant Meero).

Je vais traduire le troisième point qui est important dans notre cas : une expérience passée dans le traitement en volume important de photo. Bizarre pour une entreprise qui mise tout sur son IA et qui recrute en nombre des personnes capables de retoucher des volumes importants de photo en Inde et ailleurs. Et surtout qui focalise un recrutement important pour de la retouche photo immobilière, nourriture, lifestyle et packshoot. Une IA très proche de l’humain et qui rattraperait les films de science-fiction ou bien un preset pré-appliqué en amont sur la plateforme et ensuite des retouches plus fines effectués par des humains dispo 24h/24h par le biais de bureau à New-York, Tokyo, Sydney, Paris et Bangalore pour assurer la livraison d’un reportage toutes les trente secondes ?

Mais après avoir discuter avec un recruteur et en se faisant passer pour un photographe désireux de s’expatrier pour travailler plus sur de la partie postprod, on apprend des choses intéressantes sur le poste, mais comme je n’ai pas les moyens en termes de temps pour me rendre sur place pour un éventuel entretien je ne pourrais pas avancé plus pour le moment sur cette piste.

Mon avis sur cette histoire

Avant toute chose je ne peux que vous conseiller le podcast avec la photographe Susanna Pozzoli dont voici un extrait en dessous qui résume assez bien la situation de Meero et son CEO.

Ces entrepreneurs, formatés aux écoles de commerce et aux bouquins business inspirants, ne sont spécialistes d’aucun secteur sinon celui des startups. Leur métier se résume à faire de la croissance pour lever des fonds. Dans ce cadre, tout est opportunité business. Le métier déjà exsangue de photographe en était une.

Dans le début de cette première enquête, j’ai préféré relater les faits sans mettre mon avis personnel de photographe de mariage, mais maintenant que cela est terminé je vais vous dire ce que je pense de cette plateforme.

Dans un premier temps Meero se dit sauveur des photographes, mais c’est à mon avis l’entreprise qui en fera arrêter la photo plus vite que prévu. La plateforme à un sens dans le domaine du B To B sur la photo culinaire et immobilière dans le fondement. Vouloir avoir une signature commune dans l’image pour que peu importe l’endroit dans le monde tout soit uniforme est louable, et surtout un argument de vente important pour des groupes comme AirBnB ou Ubereats. Cela passe forcément par une industrialisation des procédures et un cahier des charges stricts. Car Meero ne fait que demander de la production d’image et non de photographie… Mais cela est-ce une raison pour diviser par 3 le prix de la prestation d’un photographe tout en gardant un prix de vente dans le marché ?

Meero impose une problématique, les prix pratiqués restent dans la tranche moyenne de gamme, mais malheureusement la rémunération des photographes dernière n’est pas là et le reste de l’argent va dans les poches de l’entreprise. Calquez ce mode de vente style Uber au mariage n’était peut-être pas effrayant au début pour beaucoup de photographes de mariage, car beaucoup pensaient qu’ils allaient attaquer l’entrée de gamme, mais la mission de Meero est de faire de l’argent donc l’entrée de gamme n’est pas leur cible. Proposez leur offre à 1200 euros est le cœur du moyen de gamme pratiqué par énormément de photographes et là Meero pourrait faire mal.
Mais une chose est sur les mensonges que ce soit sur le nombre de couples satisfait, les photographes payés plus que les 1200 euros, la fausse IA en Inde, Meero devra s’ils veulent avoir de la rentabilité sur ce prix avoir des photographes qu’ils payeront entre 400 et 500 euros hors frais de déplacement.

Dans cette optique, ils vont tenter d’uniformiser le marché en style photographique assez simple, mais limité en quelques variétés à la mode (moody, fine art, classique et N&B). Mais quoi qu’il arrive en voulant décharger le photographe de plusieurs tâches comme le réseautage, le contact client ou bien la retouche on enlève l’âme d’un prestataire de service. Car oui ces tâches sont chiantes, mais nécessaires pour créer son image sa signature. Apple ne s’est pas créé une image de marque en utilisant un prestataire qui va lui trouver ses clients…

Meero nous dit qu’il arrive sur un marché précaire pour le « dispruter », mais pourquoi prendre un risque avec 230 millions d’euros de fonds pour arriver sur un marché perdu d’avance ? Car ce marché comme on veut nous le faire croire n’est absolument pas précaire.

Si j’ai un conseil à vous donner, fuyez au plus vite cette plateforme qui pourrait vous faire croire qu’elle est un tremplin à votre future réussite, mais quand vous voudrez en sortir comment allez-vous trouver des clients sans eux ? Comment allez-vous créer votre identité ? Comment votre réseau aura pu s’agrandir sans avoir d’échange poussé avec les clients ? Vous deviendrez plus qu’un dépendant… de Meero et non un indépendant.

L’essence même d’un photographe artisan est de créer sa communication, sa signature, sa patte artistique et son relationnel ! Si on enlève tout ça pourquoi ne pas avoir des salariés directement chez Meero ? Pour éviter de payer des charges et utiliser le modèle Uber pour que chaque indépendant paye à leur place ?